Chopin et Lizst ont créé de grandes œuvres. Le premier était focalisé sur son art et détestait les foules. Le second extraverti, libertin à ses heures, était une rock star en son époque. Deux personnalités différentes, deux compositeurs reconnus, qui ont enrichi le corpus des chefs d’œuvre de la musique classique ! La créativité a-t-elle alors un rapport avec la personnalité ? Je vais tenter d’apporter des réponses, provisoires, à cette question.

Quelles qualités doit-on posséder pour être créatif ? Faut-il être curieux, audacieux, sensible, attentif, analytique, persévérant, anti-conformiste, excentrique… La liste des possibilités semble infinie. Aucun humain ne peut d’ailleurs être doté d’autant de qualités à la fois. Mais alors quel est le dénominateur commun entre les personnes les plus créatives ?

Deux traits de personnalités semblent tout particulièrement liés à la créativité : l’auto-discipline et l’ouverture à l’expérience. Ces termes sont empruntés au modèle des « Big Five », qui caractérise les principaux traits de personnalité permettant de différencier les individus (1). En effet, la créativité est sans doute d’abord une question de motivation. Lorsqu’il y a un but, il y a un chemin.  C’est parce que nous avons un besoin pressant de comprendre ce qui nous échappe, de résoudre un problème ou de réussir une tâche ou une œuvre, que nous nous attachons à décortiquer un sujet, à expérimenter et à trouver des solutions. Cette ardeur à la tâche, cette constance dans l’effort productif, correspond du point de vue de la psychologie à « l’autodiscipline ». Mais il faut aussi que celle-ci soit canalisée vers des objets pertinents. Pour être créatif, il faut de l’autodiscipline et de l’ouverture, deux traits de personnalité qui peuvent paraître antagoniques. En effet, la créativité se nourrit d’observations, de recherches et d’explorations, plus ou moins dirigées. Sans ouverture à l’expérience, point de surprise ni de connnaissance nouvelles. Sans auto-discipline, point de savoir-faire ni de progrès ! Il faut donc, pour être créatif, cultiver ces deux traits de personnalité à la fois.

La créativité qui nous intéresse ici est celle qui se traduit en connaissances, en inventions et en innovations concrètes. Confrontés à la rareté du temps, devrions-nous pour être le plus productif possible jouer un sur plusieurs tableaux ? Autrement dit, vaut-il mieux se spécialiser ou diversifier ses expériences ?

Il n’y a pas de réponse évidente à cette question. On peut noter d’emblée que les personnes les plus performantes dans les arts, le sport, la politique, etc. sont, en général, très focalisées. Elles développent une compétence particulière, adaptée à un terrain de jeu dont elles maîtrisent parfaitement les contraintes. Leur intelligence se déploie alors sur des objets de prédilection. Ainsi en est-il de la créativité. Cette compétence n’est donc pas nécessairement transférable à un nouveau domaine. Dans certains cas cependant, l’innovation puise dans l’interdisciplinarité, le mélange des genres ou le choc des cultures, par le biais de personnes aux profils plus polyvalents, aux trajectoires moins linéaires.

En conclusion, la créativité s’exprime et se cultive dans un contexte. La variété des expériences importe dans la mesure où elle s’applique à un certain champ d’activité. Il faut connaître suffisamment son sujet, pour créer quelque chose de neuf qui soit « valable » aux yeux de ses contemporains ou de la postérité, qu’il s’agisse de l’originalité d’une œuvre musicale ou des bénéfices engrangés par les ventes d’un nouveau produit alimentaire.

Si la créativité adhère à un contexte spécifique, ne peut-donc pas mesurer cette « compétence » ?

Comme c’est le cas pour l’intelligence, mesurée de façon partielle par le test du QI, un standard a été établi pour mesurer la créativité : les Torrance Tests of Creative Thinking (2). Ces tests mesurent la créativité sur la base de questions nécessitant le recours à la pensée divergente et d’autres aptitudes à la résolution de problèmes. Par exemple, le sujet doit imaginer toutes les façons de rendre un jouet, présenté en photo, plus amusant, ou bien envisager ce qui se passerait si l’on pouvait se téléporter n’importe où en un clin d’œil. Chaque épreuve est réalisée en temps limité. La production des idées est évaluée sur la base de quatre critères :

  1. Le nombre d’idées générées, dans la mesure où elles sont interprétables, significatives et pertinentes,
  2. Le nombre de catégories différentes explorées à travers les réponses,
  3. L’originalité c’est-à-dire la rareté statistique des réponses,
  4. Le degré d’élaboration, mesuré par le nombre de détails fournis.

Les consignes s’appuient sur des stimuli verbaux et non verbaux tels que des dessins. Elles ne nécessitent pas de connaissances particulières. L’un des faits saillants observés, à l’aune de ce test, est la baisse tendancielle de la créativité avec l’âge. Ainsi l’expérience et les conditions de vie, à l’école puis au travail, joueraient dans l’ensemble en défaveur de la créativité. Ceci ne doit pas nous empêcher de promouvoir et de cultiver la créativité à l’âge adulte. Bien au contraire, c’est une invitation à prendre du recul sur nos systèmes d’éducation et d’organisation pour innover davantage. Plus qu’une question de personnalité, la créativité dépend de notre volonté et champ de vision.

Hélène Huberty, Fondatrice de Learning addict

(1) Le modèle des Big Five (également appelé OCEAN), couramment utilisé en psychologie, repose sur cinq traits de personnalité : Openess (ouverture à l’expérience), Conscientiousness (Consciensiosité ou autodiscipline), Extraversion, Agreeableness (Agréabilité ou bienveillance), Neuroticism (Instabilité émotionnelle). Les individus peuvent, sur la base d’un questionnaire, estimer dans quelle mesure ils possèdent chacun de ces traits.

(2) Torrance Tests of Creative Thinking (TTCT), créé par Ellis Paul Torrance, sur la base des travaux de J.P. Guilford.